Premier prix, catégorie + de 18 ans

Les papillons de nuit

de Claudine Créac’h

Jeanne. 

La jeune femme s’active. Il ne lui reste que cinq jours pour terminer les trois robes commandées. Sans compter la sienne. Un modèle magnifique ! C’est sa consœur de Rouen, Marthe Pajot qui lui a offert le patron. Elles partagent la même admiration pour Patou et Mademoiselle Chanel. Jeanne va se sentir libre dans cette robe fluide comme une vague, avec ce simple galon de dentelle posé sur les hanches… Enfin peut-être. Ou peut-être pas. C’est qu’elle n’a pas l’habitude de montrer ses jambes comme cela. Elle sait qu’on va jaser. Et zut et flûte ! Tant pis pour les ronchonchons, les rabat-joie, les jalouses. Un vent nouveau lui fait tourner la tête ! Exotisme, liberté, gaieté retrouvée. Que c’est bon de chasser les jours sombres, de ne plus s’arrêter chaque soir devant le monument aux morts pour lire les noms gravés dans la pierre comme celui de son père ou d’Alphonse, tous deux ensevelis dans la boue de la Somme. Il faut oublier le sourire de ceux qui ne sont pas revenus. Elle pensera toujours à Louis, son premier amour, mais la vie continue. Les serments, les baisers échangés, les furtives caresses sont devenus de jolis souvenirs. Louis avait vingt ans. Il a trente-et-un ans maintenant. S’il vit encore ! Elle se souvient de leurs adieux, au bord de la Clérette. 

Tout est prêt. Le bal n’aura pas lieu dans les halles transformées l’an dernier en salle des fêtes ; le parquet n’est pas assez solide. En homme prudent, Monsieur le maire a souhaité célébrer le 14 juillet dans le parc. Jeanne a vu Gaston Gallais, avec sa charrette à bras et lui a demandé ce qu’il trimbalait. Gaston a répondu en souriant malicieusement sous sa moustache grise, ça, c’est des lambourdes, ma petite Jeanne, pour la  piste de danse. Demain, je reviens au parc et je pose le parquet. Vous, les jeunes, vous allez bien vous amuser. Le curé a marmonné dans sa barbe, en pensant à ces danses de sauvages, comme ce… ce… Black bottom. Tu parles d’un nom…, mais il a laissé faire. Comment arrêter le progrès ? A grands coups d’encensoir peut-être ? Les paroissiens adresseront une prière à Saint Vaast et se confesseront, s’il le faut, voilà tout.

Cinq jours pour tout finir. Jeanne y arrivera. C’est la couturière la plus habile du canton, dit-on. D’abord, sa robe ! Il lui reste à  coudre, sur la mousseline ivoire, les pierres en verre de couleur rouge et les perles de pacotille qui dessineront comme des bijoux en trompe-l’œil. Elle est un peu osée quand même cette robe, décolletée, sans manches et ces franges qui recouvrent à peine les genoux. Mais Jeanne a vingt-huit ans, faudrait pas qu’elle finisse vieille fille. Les robes commandées par les dames de Clères ? Elle y travaillera demain et les jours suivants et même la nuit s’il le faut. En tirant l’aiguille, elle fredonne cette chanson de Mistinguett qu’elle a entendue chez Emilienne, la fille du docteur Glennie, Depuis qu’j’ai fait couper mes ch’veux, j’crois plus qu’on m’aime ; j’vois bien qu’les hommes avec moi n’sont plus les mêmes. Ah ! si j’avais su, j’n’aurais jamais fait ça

Un matin du mois de mai, Jeanne a failli sauter dans le train pour courir chez le plus grand coiffeur de Rouen, The Beauty of Paris, et demander avec désinvolture, une coupe à la garçonne je vous prie. Mais, elle n’est même pas allée jusqu’à la gare. Peut-être à cause de la chanson ou de ses beaux cheveux châtain-doré, bouclés jusqu’au creux des reins, ou en souvenir de Louis qui aimait les caresser… 

Pas de coiffure moderne pour Jeanne ? Si ! Dans Le Petit Echo de la Mode, elle a trouvé un modèle de chignon tressé-serré sur la nuque, avec une frange bien plaquée sur le front par un bandeau. La coiffure est un  peu compliquée, mais Emilienne l’aidera. 

Et puis, ici, on n’est pas à Paris. La tête des Clérois si elle était revenue de Rouen, les cheveux courts avec des accroche-cœurs sur les joues, comme Joséphine Baker ! Elle a vu des images de cette Joséphine à moitié nue, vêtue d’un pagne fait de bananes. Jeanne s’est demandé ce qui se passerait au village si une fille du pays se livrait à de telles excentricités. Déjà sa robe ! Mais Jeanne veut être de son temps, ne pas vivre comme sa mère. Pour être dans le coup, elle a lu La Garçonne de Victor Margueritte. S’en souvenir lui fait encore monter le rose aux joues.

Mardi, elle cernera ses yeux de noir, posera sur ses lèvres un rouge profond, assorti aux faux rubis de sa robe. 

Louis

Le jeune homme s’interroge. Il lui reste quelques jours pour se décider. 

Ira ? Ira pas ? 

Orphelin à douze ans, il a été placé sous la tutelle de son oncle Antoine et de son épouse Lucie, tous deux instituteurs à Clères et heureux d’accueillir ce troisième enfant. Louis a grandi avec sa cousine Mélanie et son cousin Alphonse, de onze mois son aîné. En 1914, Alphonse est parti le cœur léger, ne croyant pas à la guerre. Il n’est pas revenu. Un an après, Louis montait à son tour dans un train pour être incorporé, en avril 1915, au 3ème corps d’armée. Il avait vingt ans. Il se souvient du regard de son oncle, de sa tante, de Mélanie. Onze ans, déjà. L’oncle Antoine et la tante Lucie ont quitté la Normandie quand Mélanie s’est mariée en 21, avec un pharmacien de Paris. Louis dîne chez eux chaque semaine, dans leur appartement de la rue Popincourt, onzième arrondissement. 

Louis se dit que bien peu de personnes doivent se souvenir de lui à Clères. Jeanne, peut-être… Mais elle était si jeune, dix-sept ans. Quand il pense à elle, la même image s’impose. C’est le dernier soir, Jeanne devant la rivière, au coucher du soleil, pleure, Tu reviendras, dis, tu reviendras ? Quand ce souvenir s’invite, Louis est traversé par une vague de nostalgie et de regrets. Il aurait pu lui donner des nouvelles quand-même !  Il espère qu’elle n’a pas cédé à la mode et a gardé ses longs cheveux dorés ; il se souvient de leur douceur. Il pense parfois aux promenades à la chapelle du Tôt, aux bois couverts de jonquilles au printemps, aux bosquets si accueillants aux  amours adolescentes. Oui, il aurait dû lui écrire. Mais il a eu peur. Louis ne sera jamais plus comme avant et sa vie est encombrée de souffrances obscures. Pourtant, il rêve souvent de Jeanne, de ses cheveux illuminés de soleil. 

Ira pas ! 

Paris est si joyeux. Louis a des amis, il sort, va au cinéma, écoute le jazz. Il ne peut pas conduire mais Etienne a une voiture pour les virées du samedi dans les guinguettes du bord de Marne où Louis regarde les autres danser. Il fêtera le 14 juillet, ici, à Paris, avec Etienne. Non, il ne faut pas revoir Jeanne. Sa vie d’avant n’existe plus. Jeanne n’existe plus. La rivière n’existe plus. Ni les jonquilles, ni la chapelle, ni le village. Et se faire voir comme il est aujourd’hui ? Lui raconter l’atroce douleur, son évacuation pour Paris, les chirurgiens, les infirmières, son long séjour au Grand Palais transformé en centre de convalescence et de rééducation pour invalides, les cris de ses compagnons de misère, artilleurs, zouaves, tirailleurs, fantassins ? Et encore aujourd’hui, les cauchemars qui emplissent sa chambre de fantômes boueux ? Sa jambe droite déchiquetée par un obus et coupée au-dessus du genou ?

Ira ?

Louis sait, au plus profond de lui, qu’il doit y aller. Pour en avoir le cœur net, au moins. Il a appris par  sa cousine Mélanie qui correspond toujours avec Jeanne, qu’elle est célibataire, qu’elle a gardé ses longs cheveux, qu’il y aura une grande fête dans le parc pour le 14 juillet. Mélanie a ajouté, Je me demande si elle ne t’attend pas encore. Je ne lui ai jamais parlé de toi puisque tu ne le voulais pas.  Vas-y ! Que risques-tu ? Ta jambe perdue ? Bah, tu ne seras pas le seul éclopé. Vas-y et tu me raconteras !

Ira ! 

Louis quitte la capitale le 13 juillet avec son ami Etienne Gaillard, comme lui employé de la Mairie de Paris. Un sacré chanceux Etienne. Quatre ans de guerre et pas une égratignure. Parisien, célibataire, aisé, cultivé, esthète, il est propriétaire d’une Delage DI du dernier chic, marron glacé et beige. Etienne a gardé de la guerre un bégaiement tenace dont il ne peut se défaire. Alors, il évite de parler. Il est heureux d’aller se balader en Normandie avec Louis, peut-être rencontrera-t-il cette Jeanne dont il a tant entendu parler. Ils pourraient même dormir à Deauville, ce n’est pas loin et le ciel est bleu. Pomme sur le gâteau, Louis lui a vanté la beauté des normandes. Et si Jeanne avait une amie bavarde, capable de parler pour deux ? 

Louis et Etienne arrivent à Clères, le 14 juillet, en fin d’après-midi. Etienne aide Louis à descendre de voiture, lui tend ses béquilles. Ils entendent les flonflons, les suivent comme on suit un parfum. Il fait chaud. Le cœur de Louis bat fort. Ils arrivent dans le parc. L’orchestre, The Gatsby Song et son chanteur à la voix de velours, sont installés entre les arbres. La contrebasse, la clarinette, le saxophone, les percussions se déchaînent. C’est un charleston. Louis a envie de fuir. Etienne le prend par le coude, l’entraîne.

Sur la piste, Jeanne danse dans sa robe de mousseline ivoire. Tant pis pour le qu’en-dira-t-on. Elle ne veut pas finir comme sa mère, aigrie et seule. Elle danse avec Emilienne sa grande amie, la petite Marcelle qui n’arrête pas de babiller, même en charlestonnant, et Alice. Les anciens les regardent, amusés pour certains, sévères pour d’autres, disent qu’elles sont bien mignonnes les femmes d’aujourd’hui avec leurs jupes courtes et leur gambettes libres ou qu’elles sont scandaleuses, immorales, impudiques. Les jeunes hommes, les adolescents, les gamins font un cercle autour d’elles, commentent, applaudissent, frappent des mains, claquent des doigts. Le soir descend doucement. Gaston allume les lampions. 

Louis avance. On le reconnaît, on s’écarte, on l’apostrophe, on l’embrasse, on rit, on pleure. Bien appuyé sur ses béquilles, il s’élance pour franchir la petite marche formée par les lambourdes. Les musiciens, en voyant cet homme grand, jeune, qui n’a qu’une jambe, bien droit sur ses béquilles, arrêtent de jouer. Le saxophone, puis la clarinette, la contrebasse, le chanteur, se taisent. Les danseuses, privées de notes, ne sautillent plus… C’est Louis… Jeanne crie, se précipite, se colle contre le corps de Louis qui laisse tomber ses béquilles pour la serrer dans ses bras. Pour ne pas perdre l’équilibre, Louis s’appuie de ses deux mains ouvertes sur les épaules de Jeanne. Les musiciens s’interrogent du regard, le chanteur pose un index vertical sur ses lèvres pour les inviter au silence et, bouche fermée, paupières baissées, il fredonne à voix basse, a cappella, une valse lente que l’on entend partout cette année-là, Les papillons de nuit. Les Clérois la reprennent dans un même souffle. L’émotion enfle, se pose sur le parc comme un nuage doux, joyeux et triste à la fois. La voix du chanteur se fait murmure, s’éteint avec le jour. Tous cessent de fredonner. On pourrait entendre voler une mouche. Ou un papillon de nuit. Dans le silence étrangement opaque, pour que la vie reprenne, parce que l’on est en 1926, que la guerre est finie et que l’on rêve de paix, de bonheur, de gaieté, le chanteur demande aux musiciens de jouer cette valse connue de tous. Le saxophone, puis la clarinette, la contrebasse, les percussions reprennent la mélodie. Voix de Velours les rejoint et chante, Les papillons de nuit s’envolent vers la flamme, comme aux feux de l’amour s’en vont toutes les âmes

Louis, sur la piste, saute sur un pied, cramponné aux épaules de Jeanne qui le guide, accrochée à la taille du jeune homme. Louis s’abandonne contre la robe de mousseline ivoire, sous laquelle il sent battre le cœur de Jeanne. Ils se regardent. Elle murmure, Tu es revenu. Ils tournent.  

Emilienne sourit à Basile, Lucie caresse la main de Fernand, Berthe s’approche de Georges, Marcelle se plante devant Etienne, Alors, vous venez de Paris, vous faites quoi dans la vie, vous savez que… ? Et blablabla, blablabla, blablabla… Etienne qui, même s’il le pouvait, n’aurait pas le temps de répondre, rit, pose les béquilles de Louis contre un arbre, prend Marcelle par la main. Ils entrent dans la danse. Ils tournent, tournent. 

Tous les rejoignent. Ils tournent, tournent, tournent.