Troisième prix  : catégorie + 18 ans

Le destin de Victor

de Anne-Catherine Bascher

1. LA VIE

On s’était relevé.
Les jours avaient passé. Jusqu’à devenir des années.
Oui, le temps avait coulé.
Partout, chez les anciens – tous ces pères et mères amputés de leur sang -, chez les veuves – ces femmes au cœur arraché brutalement – et chez les revenants – corps mutilés, esprits fracassés – la vie, telle un ruisseau maigrelet et hésitant, avait survécu.
Exsangue, elle s’était faufilée comme elle avait pu, s’extrayant de ces ruines qu’étaient devenues les âmes de ceux qui, entre 1914 et 1918 avaient perdu un fils, un fiancé, un frère, un père, et parfois tous ces hommes à la fois.
Seuls, les enfants l’avaient aidée à garder vigueur, par leur envie de pousser comme n’importe quelle plante, attirés par la lumière.
Nés pour vivre.
Non, la vie n’était pas morte.

Elle avait cicatrisé, puis s’était fortifiée, rejaillissant comme un perpétuel et vigoureux printemps.
Porteuse d’espoir, porteuse d’audaces.
On la voyait, on la sentait, on la redécouvrait dans tous ces changements qui advenaient et dont on ne mesurait pas vraiment ce qu’ils annonçaient : électricité, eau potable, téléphone….
Caprices d’un moment, dangers nouveaux, annonce d’une autre époque.
Quoiqu’il en soit, quand apparaissait une automobile sur la route ralliant Clères, on s’arrêtait net, et bien malin qui pouvait se targuer de s’en ficher.
Les vieux, les vieilles même, les jeunes, les enfants : chacun avait son avis, entre peur, effroi, admiration, jalousie et curiosité.
On pensait, rêvait, pérorait, critiquait, plaignait l’inconscient ou l’enviait silencieusement….
Pas un indifférent.

2. LILI

Après les jours de pleurs, un voile de tristesse s’est posé sur son joli visage, car André n’est jamais revenu.
Désormais, il n’est plus que là, simple nom gravé sur un monument aux morts. Froid, immobile.
Torpillé, noyé au large de la Sicile.
Aussi Lili ne vit-elle plus que pour ses enfants : elle nourrit, soigne, éduque avec justesse, car ils sont, elle le voit dans leurs yeux, dans leur démarche parfois, et surtout dans le caractère de Victor, des témoins bien vivants de ce que fut leur père : forts, francs, têtus, intelligents.
Au sortir de la guerre, ils ont quitté Cailly pour s’installer à Clères.
Lili, en effet, est couturière au château.
Elle aime les tentures, les jetés de lits, les courtepointes, les nappes dont elle a la charge, tous ces tissus hérités d’un autre âge, et qu’il faut entretenir : ravauder, remettre à neuf, amidonner, repasser.
Silencieuse, concentrée, elle en fait des merveilles.
Elle se sent bien dans cette vaste demeure, survivante comme elle des horreurs du passé, et par ses doigts de fée, les pièces ressuscitent, reprenant leur éclat d’antan : les couleurs, les tombés, les voilages, les drapés, tout s’en trouve rajeuni, embelli, revigoré….
Depuis qu’elle travaille ici – cela fera bientôt huit ans -, son cœur s’est apaisé, ses pensées les plus noires se sont tues, et parfois seules ses mains s’affairent, existent encore, sans qu’aucune tristesse ne pénètre son âme.

3. AU CHATEAU

Le propriétaire, Guy Fort, fait un drôle de métier, il est ornithologue.
Ayant acheté les lieux à la fin de la guerre, il y a installé d’innombrables oiseaux. Volatiles d’ici et d’ailleurs, témoins chantants du paradis, ils incarnent la vie nouvelle telle qu’on la rêve et la désire : gais, colorés, musiciens, insouciants, libres.
Mais ce que Lili apprécie plus que tout, c’est qu’elle peut prendre ses enfants avec elle. Ils viennent chaque jour après l’école, sont connus de chacun, choyés, font honneur au goûter : ils amènent leur jeunesse, leurs sourires, leurs joues rouges, leurs devoirs.
Pour Victor et Marie, le parc du domaine, c’est leur jardin à eux.
Ils courent, sautent, explorent, découvrent des senteurs, ramassent des cailloux, des feuilles, d’innombrables trésors, s’éloignent audacieusement, mais jamais l’un sans l’autre.
Ils sont polis : « Bonjour Monsieur Fort, bonjour Monsieur Wright… » et obéissants : ils ont compris leur place et savent que si jamais on leur fermait ce merveilleux royaume, leur vie perdrait toute saveur d’aventure.
Et puis ils aident un peu : ramasser le petit bois, aller chercher le charbon, balayer, ramener l’eau… Pour faire plaisir à leur mère, on leur trouve des corvées.
Monsieur Fort les prend très au sérieux, et quand il sort se promener avec son chien, le fidèle Brigand, ils sont bien souvent quatre à prendre le chemin. Il les appelle « ses garnements », leur caresse la tête, les prend par la main, l’un à sa gauche et l’autre à sa droite. Souvent, ils vont vers les volières. Monsieur Fort donne les noms savants, les dates et lieux de découvertes, leur apprend à distinguer les mâles, les femelles… Victor et Marie sont tout ouïe, écoutent cet homme qui s’intéresse à eux, leur enseignant la vie de ses enfants à lui : milliers de volatiles ramenés d’expéditions lointaines, progéniture multicolore, bavarde, indépendante et mystérieuse.
Il n’en aura jamais assez…
La preuve, demain, il repart.
Encore en Indochine.

4. UNE JOURNEE PARTICULIERE

Comme toujours lorsqu’il s’en va longtemps, on s’affaire au château : malles à terminer, derniers achats, mais surtout préparation de la fête… Ce soir, en effet, à grande aide de musique, de charleston, de discours, de sourires, on oubliera le manque à venir, l’angoisse de ne pas avoir de nouvelles : on se jettera gaiement dans l’avenir.
L’on trinquera aux faisans d’Asie, et autres espèces exotiques.
Tôt ce matin, Guy Fort a arpenté le domaine avec celui qui le remplacera. Il lui a tout montré, expliqué, les arbres à tailler, les soins à donner. Ensemble, ils ont de nouveau vérifié les volières, les mangeoires, les abris, les réserves, les serres.
Lili aussi est présente au château : venue terminer les ourlets des tenues du châtelain.
Elle a fini le surfilage, alors il peut partir.
Il se rend à Rouen avant le grand départ.
D’ici, elle entend le moteur hoqueter, tousser puis vrombir et l’automobile prendre joyeusement la route. Aux aboiements de Brigand, elle devine qu’il a réussi à convaincre son maître : ils partiront à deux.
Tandis que Lili s’affaire, Marie arrive en pleurs. Sa mère la presse contre elle, lui prend les deux mains, et l’interroge : « Tout doux… là… Où donc t’es-tu fait mal ? Et où est passé ton frère ? »
Car jamais, depuis toutes ces années, l’on n’a vu l’un sans l’autre. Ils sont nés jumeaux, « Victor et Marie », « Marie et Victor », « les jumeaux », « les enfants », « les deux petiots », voilà comme on les nomme. Ils sont toujours ensemble, responsables l’un de l’autre, partenaires aux jeux aussi bien qu’aux besognes.
Marie seule ? Victor seul ? De mémoire au château, on n’a jamais vu ça.
Marie n’a mal nulle part, mais elle est terrifiée. Son frère il a disparu.
Ils étaient derrière les bosquets, là-bas, comme ils le font souvent. Et elle ne l’a plus vu.
Elle a cherché, appelé, et puis elle a crié et puis elle a hurlé. Rien…
Lili, rapidement, prend sa fille au sérieux.
Quand ils vont jouer dehors, ils ont des consignes strictes : ne jamais approcher l’eau, ne pas monter aux arbres, rester toujours ensemble, ne pas franchir la grille, ne pas grimper aux clôtures : telles sont les recommandations qu’elle leur a répétées, jour après jour, dès les premières années, jusqu’à ce qu’elles soient imprimées dans leurs petites cervelles.
Elle y a tant veillé.
Alors elle sent comme une pierre se nicher dans son ventre. Elle pose son ouvrage, se précipite sur le perron, et crie le nom de son fils à son tour.
En vain.
Rapidement, la maisonnée la rejoint, se répand dans le parc, d’un côté, de l’autre.
« Victor… Victor… Victor… »
Chacun cherche, appelle, fouille, appelle encore, lève la tête vers les branches hautes. On court, on s’époumone, on menace l’absent qu’on imagine tout d’abord dans un arbre : « Si tu ne descends pas, tu vas te faire punir! », et puis on le rassure : « Tu ne seras pas grondé ! »
On panique. On cherche des idées. Où a-t-il pu aller ?
On pense aux fous de l’asile de Grugny. L’un d’eux aurait-il pu entrer ? L’entraîner quelque part ?
Alors vite, on envoie quelqu’un demander : ont-ils bien tout leur monde ?
Et déjà, on regrette Brigand qui aurait pu aider.
Marie a montré l’endroit précis où elle a vu Victor pour la dernière fois.
On forme des cercles concentriques.
De plus en plus grands.
Le temps passe, les minutes, nombreuses… Une heure… Plus….
On s’est éloigné, on est allé jusqu’aux clôtures, on a tout parcouru, quadrillé, sillonné.
Ne reste que l’étang. Avec son eau si calme.
Lili blêmit. Le silence s’installe, et l’on cesse de courir.
Chacun revient de sa quête. On se rassemble car il faut réfléchir.
Déjà, certains sont partis au village, maigre filet d’espoir, auquel personne ne croit, bien que chacun s’accroche.
Car maintenant, en soi-même, on part dans des chemins tortueux, insupportables, faits de suppositions horribles.
De nouveau on s’approche de l’eau.
Elle est si lisse, si paisible, étrangère aux événements.
Plusieurs fois Marie a dit : « Non, maman nous l’interdit, et Victor, il est comme moi, il a peur de se noyer, alors on ne s’approche pas ! »
Et Lili, hochant la tête, a confirmé : « Mille fois je leur ai dit, ils n’ont pas le droit, ils le savent. Jamais il n’aurait désobéi ! J’ai même donné quelques fessées quand ils étaient petits, je voulais être sûre de pouvoir les laisser dehors ! »
Mais si malgré tout… ?
Maintenant on y songe sérieusement.
D’un seul coup, l’idée pénètre, perfide, mauvaise, venimeuse.
Incapable de se raisonner, Lili le sait, son fils s’est noyé. Elle repense à André, son homme, le père de ses enfants, et tout l’irrationnel jaillit. Elle ne contient plus rien, ni ses cris ni ses pleurs. On tente de l’entourer mais sa force est décuplée par la malédiction – tous les hommes qu’elle aime périront donc sous l’eau ?
Elle se débat, s’égare dans sa folie, et l’on peine à suivre son raisonnement : « Peut-être a-t-il voulu rejoindre son père ? Mon petit Victor, il m’a tant questionnée. Et je n’ai pas toujours su répondre ! »
Enfin, on parvient à la maîtriser, puis à l’asseoir.
Et puis la faire rentrer.
Car les gendarmes sont arrivés, armés de longues perches : « Il va falloir sonder, on va partir du bord. »
L’eau semble insensible au drame, immaculée, seule une petite brise la ride parfois.
« C’est impossible » dit Lili quand elle voit la barque s’éloigner…. « Il ne sait pas nager. »
Alors ils se taisent, partant faire leur travail.

5. VICTOR

A pas de loup, l’enfant s’est approché.
Elle était si belle, si brillante, elle avait l’air presque vivante.
Il en rêvait depuis longtemps, l’avait tant regardée, admirée.
Alors, il s’est faufilé, et personne ne l’a vu.
Sa sœur, sa mère n’existent plus. Oubliées.
Il y est entré, s’est laissé glisser, allongé, caché une nouvelle fois.
On ne pouvait le voir.
Passés les premiers hoquets et crachotements, il s’est senti dans son élément, atteignant son but, son rêve d’homme.
Puis, avec le sentiment clair et précis d’avoir agi comme il ne fallait pas, pensant enfin à sa sœur, à sa mère, malmené par les trous et les pierres, mais malgré tout bercé, grisé, il s’est laissé partir.

Ils ont déjà sondé l’étang sur plusieurs mètres, quand enfin on entend l’automobile de l’ornithologue.
Klaxon, moteur, comme à son habitude, c’est tout un tintamarre espiègle et entêtant.
On pense déjà : « S’il savait ! Comment lui dire ? Et comment va-t-il réagir ? »
On espère aussi qu’avec Brigand, il va pouvoir aider.

Mais, lorsqu’au loin la voiture franchit les grilles, l’œil de chacun est attiré par une anomalie.
On croit mal voir, on scrute de nouveau.
Et pourtant si, c’est bien cela, il y a un invité : quelqu’un de belle prestance, à l’avant du véhicule.
En silence, on le maudit : mais comment va-t-on faire, au milieu de ce drame pour accueillir cet homme ? Et pourquoi vient-il là ? Et pourquoi aujourd’hui ? On n’était pas prévenu.

Il est debout dans l’auto, radieux, triomphant, bien qu’un peu nauséeux.
Il exulte du haut de ses dix ans.
C’est Victor ! Il sera mécanicien, garagiste, constructeur, inventeur de moteurs !