Premier prix – catégorie moins de 18 ans

Le cygne blanc

de Cécile Morin

La poussière du jour dansait sous l’embrasure de la porte. L’étoile du jour inondait la campagne normande. 

Charlotte ouvrit les volets, laissant le soleil envahir la petite masure. Son père était déjà sorti aux champs. De son lit, calé dans un coin de la pièce, la doyenne Léonie trônait et surveillait chaque mouvement de la jeune fille. Celle-ci sentait le regard scrutateur de sa grand-mère peser sur ses épaules en allant chercher de l’eau. L’air vif fouetta son visage et lui fit du bien. Elle passa sa main gercée sur les cheveux blonds qui s’échappaient de son bonnet de coton. Son regard bleu se perdit au loin, au-delà de la Clérette. 

Alors que l’eau chauffait sur le réchaud, elle entreprit de peigner les cheveux gris de sa grand-mère qui, déjà, protégeait sa tête de ses fins doigts tremblants.

– Aie ! vilaine ! tous les matins tu me fais mal ! arrête ! vilaine ! s’écria Léonie. Occupe-toi donc de faire cuire la marmite, morveuse ! 

– Allons la mère, il faut souffrir pour être belle ! répliqua la jeune fille sans se départir de sa bonne humeur. C’est bientôt terminé !

Sa tâche achevée, Charlotte s’empressa de rejoindre le château afin de débuter son travail dans les cuisines. Les maîtres l’avaient autorisée à habiter chez son père, en raison de l’âge avancé de sa grand-mère Léonie qui avait besoin de soins. 

Bientôt, tout serait fini. Enfin. Une vie s’arrêtait ; une autre commençait, se disait la jeune fille. Elle était de ces gens que rien ne peut déstabiliser. Toute faite de confiance et de paix. Ses vingt-et-une années, passées à Clères, n’avaient pourtant pas été tendres. Elle avait perdu sa mère à l’âge où le cœur s’éveille, prenant alors la place de celle-ci auprès de son père et de sa grand-mère acariâtre. Sa petite sœur avait suivi quelques mois plus tard. 

Son frère, Joseph, n’était pas rentré de la grande guerre. Le village comptait ses morts. 

La jeune femme enjamba la Clérette, traversa le bourg, évitant les calèches et les rares automobiles, puis longea les halles du XVIIIe siècle aux murs couverts de colombages. Elle aimait imaginer la vie de ses ancêtres normands entre les murs du village qu’elle adorait. Léonie l’avait retardée. Cependant, comme à son habitude, Charlotte décida de passer par le grand parc de la ville, avant de rejoindre les cuisines bruyantes et pleines de vie. Elle aimait s’y attarder et volait du temps libre afin d’admirer la faune et la flore. La jeune fille admirait les grands arbres majestueux qui ombraient le sol tapissé de vert. Les chants des oiseaux ravissaient ses oreilles. Le bruissement des pas des animaux nichés dans les arbres ou tapis dans leurs tanières, charmait ses sens. A ses yeux romantiques, le soleil jouant sur l’acmé des arbres, dessinait des formes psychédéliques sur les chemins. Elle s’amusait avec les taches claires. Les flamants roses, nichés sur leurs longues pattes, le col majestueusement dressé dans une pose lascive, semblaient attendre un peintre non loin de la jeune Charlotte. Ses pas légers la portèrent aux portes de la chapelle. 

Suzanne ouvrit les yeux. La bonne venait de tirer les rideaux, laissant un rai de lumière envahir sa chambre spacieuse. Pelotonnée dans ses draps de soie, elle regardait les tableaux Renaissance qui agrémentaient les murs tapissés. Le grand jour était enfin arrivé. Sa vie allait changer. Elle sonna pour qu’on lui apportât son petit déjeuner au lit. 

– Bonjour mademoiselle Suzanne, dit Emilienne sa femme de chambre, en ouvrant la porte. 

– Bonjour Emilienne, répondit-elle.  

– Je vous pose le plateau sur le lit ou sur votre table ? 

– Sur le lit, voyons petite, répliqua Suzanne en baillant, tout en tapotant son édredon de plumes.

La jeune femme but son thé à petites gorgées, en lisant distraitement le journal du jour, dont la première page titrait « L’aviateur Védrines atterrit sur le toit des Galeries Lafayette ».

Suzanne se leva et sonna. Emilienne vint avec ses vêtements et l’habilla. Sa robe blanche, dont les manches étaient rehaussées de diamants, étincelait dans la chambre aux murs moirés. Ses cheveux noirs, soyeux, auréolaient ses pommettes hautes.

A vingt-et-un ans, la jeune femme savait déjà ce qu’était l’amour. Elle avait connu un officier venu passer sa convalescence en Normandie, ici même, dans le château de Clères. Cela faisait deux ans déjà. Elle posa avec tristesse la main sur son cou tendre. Toute à sa nostalgie, elle n’entendit pas la maîtresse de maison entrer. Celle-ci continuait une conversation qu’elle avait commencée plus tôt, avec on ne sait qui, on ne sait où dans le château.

– C’est pour cela, ma chère fille, que je ne peux porter ma robe mauve ! s’exclama-t-elle en esquissant un baiser sur le front de son aînée.

– Plaît-il ? demanda Suzanne espiègle. 

En effet, tous dans la grande demeure connaissait la logorrhée verbale de Madame de Saint-Cléry

– Oh ! ma chérie, je te parle, je te parle, alors que ce jour est TON jour ! montre-moi comment tu es habillée… Personne ne t’a vue, n’est-ce pas ? Tu sais que cela porte malheur…

– Personne maman, personne…

Sa mère partie comme elle était entrée, la jeune femme se retrouva seule.

– C’est l’heure, mademoiselle, il faut descendre maintenant, vint annoncer Emilienne.

Le voile aérien dansait autour de sa silhouette élancée et virevoltait sur les marches. Depuis la mort du maître de maison, survenue durant l’hiver 1917, Charles de Saint-Cléry, son frère, avait envahi le château, accompagné de sa nombreuse et bruyante descendance. C’est à son bras que Suzanne entra dans la chapelle Notre Dame des Buis. Son futur époux l’attendait avec impatience. Elle avait plus d’une heure de retard. La fille aînée du comte de Saint-Cléry savait se faire désirer. 

La chapelle était comble. Tout ce que la Normandie comptait de noblesse déchue se tenait là. Les villageois, meuniers, lingères, tisserands, forains et autres artisans se pressaient sur le parvis de la chapelle. Même les domestiques, en ce jour exceptionnel, avaient la permission d’assister aux noces. Des pivoines blanches ornaient les bancs d’église. Le soleil jouait avec les vitraux. Le brouhaha se tarit à son arrivée. Les têtes se tournèrent vers le fond de l’église dès qu’elle passa la lourde porte de chêne. 

Le marié était un ami de son père. Il était riche. Il l’adulait. C’était un homme bedonnant et chauve dont la résidence se trouvait à Entrecasteaux. Loin, si loin d’ici, songeait la future épousée.

En entrant dans la chapelle, la jeune femme fut saisie. En un instant, elle revit les moments doux passés avec le jeune officier qu’elle avait tant aimé. Qu’elle aimait peut-être encore. Elle revoyait leurs folles escapades dans le parc du château. Ce parc magnifique qu’elle chérissait tant. Elle ne se résignait pas à le quitter. Elle quittait sans grand remord le château qui était devenu la tanière de la famille de Charles. Elle quittait avec regret sa mère et ses cinq sœurs. Mais son parc… 

Charlotte s’affairait dans la cuisine. Les ordres fusaient : lave le plat à poisson ! As-tu essuyé les verres ? Où est le sel ? Mais dépêche-toi, Charlotte ! cesse de traîner ! Où est le valet de pied ? Va chercher Henri et donne-lui les entrées… Dépêche-toi ma petite, arrête de rêver, ce n’est vraiment pas le moment ! 

La pauvre fille courait dans tous les sens. C’était un grand jour pour le château : on mariait la première fille du comte. Certes, le futur mari est un choix curieux, pensait Charlotte en souriant. Elle songeait à son propre mariage qui avait eu lieu ce matin même, avant l’heure du petit déjeuner. Le bon curé s’était empressé de les marier. Il avait une grande noce à préparer dans la même journée. La jeune femme retrouva Henri qui descendait les marches menant aux cuisines. Ils se sourirent en rougissant. 

– Dépêchez-vous les amoureux, sinon nous allons être en retard à la noce ! lança la cuisinière en chef. 

Suzanne stoppa ses pas dans l’allée de la chapelle. Ses regards se posèrent sur son futur époux. « Non, ce n’est pas possible, je ne peux pas quitter tout ce que j’aime pour lui ! je ne peux pas, je ne peux pas ! » se dit-elle, prenant les jambes à son cou et se hâtant vers son cher parc. Elle arracha son voile et le jeta sur le pavé. Sa course effrénée l’amena auprès des flamants roses, témoins muets de ses amours d’antan. 

La jeune femme se déchaussa et courut à perdre haleine dans les sentiers. Ses pas la portèrent dans un endroit qu’elle connaissait bien, pour y avoir passé tant de moments tendres avec son amoureux perdu. 

Dans un coin de cette immensité, elle rencontra les pandas roux, ses confidents de longue date. Déjà petite, lors des agréables promenades qu’elle faisait avec son père, elle se confiait à leurs oreilles duveteuses. 

Au détour d’un chemin, un gibbon sauta sur son épaule. Elle l’aimait bien, c’était Gibbs, le plus âgé. Elle le connaissait depuis sa naissance. Dès l’âge de cinq ans, elle jouait à cache-cache avec lui. L’animal semblait apprécier ces moments ludiques passés avec l’enfant. Wallabies et antilopes sautaient et accompagnaient sa course folle. Les ouistitis grimaçaient et claquaient des mains, tels des spectateurs ravis.

Du haut du ciel, les oiseaux l’incitaient à poursuivre sa fuite. Eux non plus ne voulaient pas qu’elle s’en aille. Un rossignol chanta. Les hirondelles gazouillaient. Une chouette, sortie de sa torpeur, hulula. Tous ces encouragements renforçaient sa détermination.

Ce parc était toute sa vie. 

Son oncle et quelques convives s’étaient lancés à sa poursuite, ainsi que les membres du personnel. La honte que venait de subir sa famille ne s’effacerait pas de sitôt. Toute la ville allait en faire ses choux gras. Le marié tergiversait. Ses jambes voulaient courir après sa dulcinée, mais sa tête, remplie d’orgueil, ordonnait sa perte.

Des groupes avaient été formés pour couvrir l’étendue du parc. Munis de bâtons, en rang, les recherches débutèrent. 

Mais Suzanne connaissait si bien le jardin, qu’elle pouvait se fondre en lui, disparaître. C’est tout ce qu’elle désirait d’ailleurs en cet instant. Disparaître. 

Charlotte s’éloigna des recherches groupées. Elle se dirigea, instinctivement, vers un méandre de la Clérette où l’eau était profonde. 

La jeune femme aperçut les cheveux sombres de sa maîtresse. Elle la suivit pour la rattraper. La petite bonne sentait intrinsèquement qu’une chose irrévocable allait se produire. Les deux jeunes femmes connaissaient si bien le parc. Elles s’y sentaient chez elles. Elles le sentaient en elles. 

Suzanne marcha à pas lents dans l’eau froide. Ses vêtements nageaient autour de sa silhouette élancée. Elle n’avait pas froid. Elle n’avait pas peur. Elle allait enfin se fondre dans ce parc qu’elle aimait tant. Quelques grenouilles effarouchées s’échappèrent en coassant. Un héron hua à côté d’elle. Charlotte se précipita pour la sauver.

Deux têtes, l’une brune, l’autre blonde, disparurent sous le miroir de l’eau qui se scinda pour les laisser passer. Ni les canards, ni les flamants roses ne furent dérangés par l’apparition de ces créatures. L’eau retrouva son calme et sa sérénité. Seules quelques vaguelettes ondulaient encore sur l’étendue aqueuse. Soudain, Charlotte revint à la surface, les poumons en feu. Haletante et mutique, elle perdit connaissance.

Le lendemain, alors que les recherches reprenaient, un cygne, majestueux, magnifique dans sa parure immaculée, apparut sur les flots.

Depuis lors, les conteurs relatent l’histoire merveilleuse du cygne de Clères.