Deuxième prix : catégorie + 18 ans

Le bon air de Clères

de Chrystel Savourat-Sreng

« Qui sont ces personnes sur le bord de la route ? C’est au moins la troisième que je vois avec cette tenue en drap bleu et une casquette, l’air un peu…égaré… Comme c’est… étrange !!! »

Sur la banquette arrière aux côtés de son mari Henri, qui ne pouvait en placer une, Odette Legreux ne cessait de s’exclamer et de poser des questions de sa petite voix aiguë. L’entrepreneur Alphonse Dubois, le nouvel ami de son mari, les conduisait aux côtés de son épouse Louise dans sa rutilante automobile. La visite chez sa tante à Grugny n’avait été qu’un prétexte pour montrer les performances de sa nouvelle acquisition. Ils se rendaient maintenant à Clères pour visiter le parc, étape suivante de la visite organisée par Alphonse pour ses invités arrivés la veille par le train en gare de Clères. 

« Oh ! Ce sont des âmes égarées… Il y a un asile à Grugny. Et certaines heures ils les laissent se promener. Pratique un peu inconvenante à mon avis…»

Henri et Odette Legreux approuvèrent.

Il oublie de dire qu’il menaçait de m’y placer il n’y a pas si longtemps, pensa amèrement Louise qui regardait, taciturne, le paysage par la fenêtre de l’automobile. 

Ils arrivèrent bientôt à Clères où ils devaient se promener, déjeuner et passer l’après-midi. Il était 11 heures à peine. Louise, le regard éteint, regardait les maisons se succéder. Comme elle avait aimé pourtant ce village qui l’avait vu grandir, avec ses maisons cossues en brique coiffées d’ardoises, son marché bourdonnant d’activité sous les halles, son église reconstruite qui se dressait fièrement sur son promontoire, et ses deux châteaux !… Mais en 1919, ses parents l’avaient mariée à Alphonse Dubois, jeune bourgeois de Clères qui avait  monté une affaire prospère au Havre. Le jeune couple n’était pas revenu depuis douze ans : les parents d’Alphonse étaient morts, celui-ci était toujours très occupé et dédaignait désormais la campagne, et Louise n’avait pas souhaité revenir. Il avait même fallu qu’Alphonse insistât très lourdement auprès d’elle pour revenir sur les terres natales : il voulait en effet impressionner Henri Legreux lors de ce séjour à Clères pour conclure une affaire importante avec lui : l’idée lui était venue alors qu’Henri Legreux semblait intéressé par le Collège de Normandie où il voulait placer son fils à la rentrée et par la renommée grandissante du parc de Clères à proximité. Louise, arrivée la veille dans la maison familiale de son mari devant les halles, toujours tenue par la vieille bonne, n’était quant à elle, même pas allée saluer ses parents.

Il habitait dans la même rue qu’eux…

Mais le petit comité approchait du domaine Delacour. Alphonse gara son automobile près du monument aux morts qui se tenait en face de l’entrée du parc. Enthousiaste, il commentait tout, fier d’étaler son savoir :

« Ce monument aux morts est dû à la générosité du propriétaire du parc que nous allons visiter. Monsieur Delacour, académicien, est seigneur des lieux depuis 1919. Quel grand homme, et vous ne me contredirez pas quand vous verrez son domaine de 90 hectares, qu’il a eu la bonne idée d’ouvrir au public cette année ! On m’en a fait grand cas, et nous, habitants de Clères, avons toujours vu ses châteaux s’élever au-dessus de la cime des arbres, comme vous les voyez en face de vous! ».

Le couple de Havrais s’extasiait. Odette battait des mains, surexcitée. Peu intéressée par les ruines du château médiéval à l’entrée du parc, elle trouvait le château Renaissance très romantique avec ses tourelles, ses grandes croisées aux majestueux chambranles et ses cheminées qui avaient été remaniées dans un style néogothique quelques décennies auparavant. 

Ouvrant les bras face à son public, Alphonse fièrement s’écria :

« Et maintenant, entrons…», fit-il en faisant un geste cérémonieux pour laisser passer les dames, qui réajustaient leur chapeau cloche et leur robe légère sous le soleil radieux qui se manifestait en ce mois d’août. Les hommes les suivaient en portant la nappe et les paniers à pique-nique soigneusement préparés. Odette Legreux ne cessait de pousser des petits cris d’excitation,  son mari ne cessait d’essuyer la sueur avec son mouchoir et s’avançait parfois avec un vif intérêt vers les essences rares présentes dès l’entrée du parc. Alphonse n’ignorait pas sa passion pour la botanique et jubilait devant l’enthousiasme de Legreux, voyant déjà son contrat signé.

Évitant  la chaleur, les deux couples empruntèrent, admiratifs, l’allée arborée menant à la cour des châteaux, puis les dépassant après les inévitables commentaires savants d’Alphonse et les exclamations enthousiastes des Havrais, ils virent alors dans un vallon en contrebas, un grand lac s’étendre sur leur gauche, étincelant sous le soleil de midi. Bouche bée, l’assistance découvrit une multitude d’oiseaux qui couvraient la nappe d’eau : flamants roses, ibis, grues diverses, échassiers se tenaient sur les bords du lac ou le survolaient. Sur l’autre rive, des antilopes couraient. Même Louise, qui ne s’émouvait plus de grand chose, était soufflée par la beauté du tableau qui se présentait à elle. Elle n’avait jamais pu entrer dans le parc et avait seulement appris les transformations du domaine par des tiers. Monsieur Delacour avait bien fait les choses!

« Comme c’est beau ! » ne cessait de répéter Odette en battant des mains.

Reprenant leur marche, ne cessant de s’extasier devant les animaux et les plantes observés tour à tour, ils longèrent la rive du lac et arrivèrent à son extrémité où la Clérette, la petite rivière locale qui traversait le village plus haut, se jetait dans le lac. Ils suivirent un peu le cours d’eau avant de décider de s’arrêter pour pique-niquer sur une pelouse ombragée. Ils s’assirent relativement proches du chemin, deux autres groupes ayant étendu leur nappe plus près des arbres. Bientôt le déjeuner fut étalé et chacun mangea avec appétit. Alphonse et Henri échangeaient avec enthousiasme, chaque propos étant ponctué par une exclamation joyeuse d’Odette. Louise regardait, le regard éteint, la Clérette paresser entre les herbes hautes de la rive ; des canards et des cygnes glissaient sur les ondes. Pendant ce temps-là, sous l’effet du vin et de la bonne chère, Alphonse et ses invités riaient de plus en plus bruyamment et se portaient à la confidence.

« Ah! Vous avez bien raison de vouloir mettre votre fils aîné au Collège de Normandie!  Mont Cauvaire, c’est tout près d’ici, vous savez, et c’est très renommé! Ah! J’aurais tellement aimé que ma chère épouse -il avait appuyé volontairement sur le mot «chère», d’un ton amer- me fasse don d’un héritier, rien qu’un ! Ah ! Je rêve depuis toujours de la pancarte « Entreprise Dubois & fils »! Mais rien à faire, hélas… malgré toute l’énergie que j’y mets depuis 12 ans que nous sommes mariés, vous pouvez vous en douter ! Elle-ne-peut-pas ! » dit-il en séparant bien les syllabes.

Il avait ricané et fait un clin d’oeil entendu à Henri tandis qu’Odette rougissait et gloussait en tordant son mouchoir. Louise, qui avait entendu, contenant son humiliation et sa colère, fixait l’aile dorée d’un canard pour ne pas pleurer. Douze ans qu’elle regrettait d’avoir accepté la main de ce malotru à l’âme aussi noire que sa chevelure et son regard ! Trop désespérée, trop accablée par le chagrin, Louise n’avait pas eu la force alors de refuser une nouvelle fois à ses parents le mariage qu’ils espéraient depuis plusieurs années avec le prometteur fils Dubois. Par cette union, le père de Louise s’était frotté les mains : il avait pu sauver sa propre entreprise, qu’il avait mal gérée en jouant. Une union tellement plus lucrative qu’avec ce simple jardinier de la duchesse de Choiseul-Praslin, l’ancienne propriétaire du château ! 

Si seulement André n’avait pas disparu au front en 1918 ! se lamentait Louise. Il était si… différent ! Délicat, attentionné… Tous deux s’étaient promis le mariage.  Ils se seraient enfuis si nécessaire ! Ils étaient si amoureux… et le monde s’était écroulé du jour au lendemain. 

Une larme brûlante s’échappa malgré elle, tandis que Alphonse et ses invités, qui n’avaient pas prêté attention à Louise, riaient grassement, Alphonse continuant ses blagues salaces. Louise s’enferma dans ses rêveries et ses regrets.

Soudain, elle fut tirée de sa torpeur :

« Louise, nous continuons la promenade ? » 

Louise, pâle, se sentait sans force. Elle déclina l’invitation.

« Non, je vous prie de m’excuser. Je me sens toute faible… Je vais ranger et garder nos affaires. Allez-y sans moi et retrouvez-moi plus tard…»

Alphonse leva les yeux au ciel. Odette feignit un cri de regret. 

« Soit, coupa Alphonse. Puis se tournant vers Henri : Ah ! Les femmes ! Celle-ci a les nerfs très fragiles. Et les coûteux traitements n’y font rien! Comme c’est pénible à vivre, croyez-moi, je suis bien courageux ! »

Ils partirent donc au grand soulagement de Louise . Elle était presque seule maintenant sur cette pelouse ombragée. Elle ne put contenir plus longtemps ses sanglots et pleura,  recroquevillant ses jambes contre elle pour ne pas être vue et étouffer ses pleurs dans sa robe sombre.

Comme elle s’essuyait le visage avec la manche, se reprochant de se laisser aller, elle entendit une voix derrière elle.

« Ça ne va pas, Madame ? »

Elle ne se retourna pas, voulant cacher ses yeux rougis.

« Ça va? », répéta l’homme, n’ayant pas entendu de réponse.

« Oui, je vous remercie… Ne vous inquiétez pas…» dit-elle, maîtrisant sa voix et se redressant davantage. 

Découvrant son profil, l’homme ne put réprimer un gémissement. Louise, surprise, se retourna.

Là, elle eut le souffle coupé en découvrant le visage blême de l’homme face à elle.

«Toi ?!!!? cria Louise, bouleversée. Vivant?!!!?…».

André. Vivant. L’espace d’un instant, elle se rappela en 1918 les gens du village lui disant que le corps d’André n’avait pas été retrouvé, son père lui rapportant un soir qu’un témoin du front l’avait vu mort. Mais il se tenait là, devant elle. Sous le choc lui aussi, il lui fallut du temps pour pouvoir répondre.

– Tu ne savais donc pas qu’on m’avait finalement identifié dans un hospice militaire ? J’avais d’abord perdu la mémoire, puis… elle m’est revenue au bout de plusieurs mois. Je suis rentré fin 1919, peu après… ton mariage et ton départ au Havre. J’ai été… anéanti en l’apprenant!

 Elle se rapprocha de lui, lui prit les mains en tremblant.

– On m’avait assuré qu’on t’avait vu mort !

– Qui t’a dit ça?!?

– Peu importe…

Louise soupçonnait son père d’avoir inventé cette version pour favoriser le mariage tant espéré. Mais la colère serait pour plus tard. André était devant elle, et c’était tout ce qui comptait en cet instant!

«J’étais désespérée, poursuivit-elle…J’ai accepté ce mariage comme un suicide, pour l’intérêt de mes parents. La vie n’avait plus de sens sans toi. Je n’aime pas mon mari : il m’a épousée pour reprendre l’affaire de mon père et moi pour satisfaire ma famille…». Elle s’approcha et passa tendrement sa main dans les boucles blondes qu’elle avait tant adorées.

«Je suis marié moi aussi, coupa-t-il. À Marie, l’herbagère. Elle avait perdu son mari et était seule avec ses trois enfants que j’avais toujours protégés. Elle ne s’en sortait pas. Nous avons convenu d’un accord pour que je la soutienne. Mais… c’est juste un arrangement. Il n’y a rien entre nous…»

En guise de réponse, elle l’embrassa. Il répondit longuement à son baiser : « Viens », lui dit-il.

Ils se levèrent et se dirigèrent vers le bois, main dans la main.

Alphonse revint plus d’une heure plus tard avec ses invités. Louise était seule, attendant patiemment sur la nappe.

« Ah ! Vous avez repris des couleurs! s’exclama Odette.

Louise, les joues rosies,  semblait illuminée de l’intérieur. 

– L’air de Clères me fait du bien, dit Louise d’un air détaché. Il nous faudra revenir, Alphonse…».

Alphonse soupira en levant les yeux au ciel. Ils partirent.

Neuf mois plus tard, un heureux événement eut lieu dans la famille Dubois. Un petite fille blonde (comme l’arrière-grand-mère, dit-on) avait vu le jour. Louise était radieuse. 

Afin de conforter la lignée de la famille, l’heureuse mère proposa à son mari de retourner dans l’année à Clères où l’air était si bénéfique.